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Ce site est entièrement consacré au Gévaudan, à son histoire, ses légendes et ses diverses promenades....

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Les cloches du gouffre

Les cloches du gouffre


Le foyer était rouge de flammes, des gerbes d’étincelles s’élevaient en pétillant au milieu de la fumée; tout autour se formait un cercle joyeux.

  • Grand-père, pas d’histoire, ce soir?

Grand-père avait vu bien des pays et bien des choses, et tant de belles légendes dormaient sous ses cheveux blancs!

  • Grand-père pas d’histoire?

Il souriait; la cause était gagnée. Nous grimpâmes sans plus de façon sur ses genoux pour mieux deviner, dans son regard et dans son sourire ce que sa parole ne dirait pas, et grand-père conta son histoire.

  • J’ai été jeune, dit-il, j’ai eu vingt ans; alors, les courses à travers nos montagnes étaient fort de mon goût, et rien ne lassait mes jarrets infatigables.

L’oncle Pierre était mon compagnon préféré: je portais la gourde et lui une intarissable provision de gaieté.

Nous marchions, un soir, dans la nuit noire, sur un versant escarpé, au pied duquel, dans les gorges qu’emplissait le bruit des cascades, la Truyère grondait sourdement.

Un paysan nous précédait, sondant le sentier de son bâton ferré, nous guidant de la voix, et nous soutenant de son bras vigoureux, aux passages difficiles.

L’oncle Pierre ne trouvait plus le mot pour rire. Nous allions dans un profond silence, attentifs à éviter le moindre obstacle, et frissonnant au bruit que faisaient en roulant dans l’abîme les pierres qui glissaient sous nos pas.

Soudain, du fond de ce gouffre, monta, mêlé au bouillonnement des eaux, un son plaintif comme un soupir, harmonieux comme un hymne. Le vent l’emportait et les échos de la sombre vallée se le renvoyaient fidèlement.

Le guide s’arrêta et murmura une prière en se signant.

  • Qu’est-ce, lui dis-je?

  • Les cloches du gouffre, dit le paysan…

J’écoutai; c’était bien le son d’une cloche, lent, triste et solennel comme un glas funèbre.

Le guide reprit après ce moment de silence:

  • Quelqu’un des habitants de Sarrus mourra cette nuit, Dieu nous garde!

Le pauvre garçon était tout tremblant, et il redoublait de précautions pour qu’aucun de nous ne roulât de l’étroit sentier dans lequel nous étions engagés.

Pierre m’avait rejoint et voulait l’explication des craintes de notre guide.

Le paysan s’assit sur une saillie de rocher, nous nous plaçâmes à ses côtés les deux bras croisés sur nos longs bâtons.

Mes bonnes gens, dit le guide, vous savez qu’aux plus mauvais jours de la Révolution, les méchants, après avoir persécuté les gens de bien, voulurent s’attaquer à Dieu même.

Ils portaient leurs mains sacrilèges sur les temples de Jésus-Christ, ils brisaient les tabernacles, profanaient les saints calices et fondaient les cloches pour en faire des canons.

A cette époque notre église était bâtie sur le rocher qui se dresse à pic au-dessus de nos têtes.

De là, le joyeux carillon, qui chantait dans son clocher, faisait ressentir les échos de ces gorges profondes.

Un jour, à la grande douleur des fidèles impuissants à protéger le saint édifice, une bande impie la pilla et y mit le feu. A la clarté des flammes, les incendiaires buvaient et chantaient dans le cimetière, parmi les tombes qui entouraient l’église.

Tout s’effondrait; la tour seule restait debout, et là-haut, parmi les poutres embrasées, brillaient les belles cloches que la bande sacrilège espérait emporter comme un trophée de sa honteuse expédition.

Soudain, un craquement formidable se fit entendre, et, sur la pente où nous sommes, ce fut comme une avalanche de pierres et de débris enflammés.

Les pillards blasphémaient, poussaient des cris de rage, mais dans le gouffre sans fond qui gronde à nos pieds, les cloches saintes étaient pour jamais à l’abri de toute profanation. Les habitants,qui assistaient de loin à cette destruction, rendirent grâces à Dieu.

Depuis, les hommes ont fui ce roc désert, les cloches n’y ont plus jeté leurs joyeuses volées; mais lorsqu’une âme doit quitter la terre, un ange descend là-bas, dans l’abîme, et les cloches du gouffre prient encore pour les trépassés.

Le malade dont ce tintement lugubre frappe l’oreille, dans les heures d’insomnies, se prépare à mourir, et le voyageur qui l’entend passer dans le silence de la nuit, se signe pour recommander à Dieu l’âme qui va paraître devant lui.

Nous reprîmes notre marche silencieuse; la voix du guide avait quelque chose de grave qui nous avait saisis. Le chant plaintif et sonore montait toujours, un détour du sentier le fit s’évanouir et nous n’entendîmes plus que le mugissement des eaux.

  • Que penser de notre aventure, me dit l’oncle Pierre, lorsque nous fûmes seuls?

Et il avait, ce disant, plus qu’un léger sourire d’incrédulité.

  • Dormons, lui répondis-je et croyons les légendes.

Le lendemain, à notre réveil, les cloches de l’église, après le chant de l’angélus eurent un chant de funérailles. L’oncle Pierre me regarda avec surprise et nous priâmes pour le défunt.

 

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