Le cheval blanc de Merle
A cette époque Merle avait dans ses écuries, celles de l'évêché qu'il occupait pendant son séjour à Mende, un superbe cheval blanc, vrai cheval de bataille qu'admiraient à l'envie tous les bons écuyers du Gévaudan.
Un nommé Lerouge de Malmont, ancien maheutre au service du comte du Tournel, à la suite d'un pari, se mit en tête d'aller enlever le cheval blanc de Merle. Or donc, un beau jour, ce téméraire s'affubla de quelques habits tant soit peu grotesques, chaussé d'un soulier à un pied et d'un sabot à l'autre.
Prenant ensuite un panier au fond duquel il cacha une vieille dague toute rouillée, qu'il recouvrit ensuite d'un peu de foin, et quelques œufs, il se dirigea ainsi vers la ville de Mende. Il se mit à courir les rues sans s'inquiéter des huées dont l'accablait une foule d'enfants qui le suivaient sans cesse.
Au bout de quatre à cinq jours, voyant que sa folie simulée était bien établie dans toute la ville, il se rendit aux environs de la fontaine du Griffon où l'on venait ordinairement abreuver les chevaux de Merle. Effectivement, sur les trois heures de l'après-midi, il vit venir à l'abreuvoir le fameux cheval qu'un palefrenier montait à nu.
Lorsque celui-ci se fût approché de la fontaine, Lerouge alla vers lui, simulant toujours le fou et tachant d'occuper son attention par ses feintes niaiseries: il lui proposa de lui faire couver des œufs qu'il avait dans son panier. Le rusé maheutre, profitant du moment où le palefrenier riait à gorge déployée, tira la dague, en frappa le palefrenier et le culbuta dans le bassin de la fontaine.
Cela fait, Lerouge s'élança prestement sur le cheval blanc auquel il donna une rude étrillade qui le fit partir au galop, traversa ainsi une partie de la ville en criant: "Laissa passa, laissa passa, plaço, plaço, lou chival de Merle o las avives"(Laissez passer, laissez passer, place, place, le cheval de Merle a les coliques).
Avant que Merle eût connaissance de l'événement qui venait d'arriver, Lerouge prit les chemins détournés qui, du bois du Cheyla, le menèrent sain et sauf au château du Tournel.